L'Appel de la Forêt
Je cours. Sans fin, je cours. Pourtant, je ne sais pas pourquoi. Suis-je poursuivi ? Ou peut-être suis-je en chasse ? Je n'en sais rien, je sais juste que je cours. Les arbres défilent autour de moi, l'herbe chatouille mon torse. Mon torse ? Ah, oui, je suis à quatre pattes. Je cours, je sens mon souffle brûler mes poumons, ma gorge puis ma langue. Je sens ma salive dégouliner entre mes dents, et voler derrière moi, emportée par le vent de ma course effrénée. Les longues foulées s'accélèrent encore, si c'est possible. Je cours de plus en plus vite, je ne peux dire pourquoi. Je me sens simplement pressé par le temps.
Je déboule dans une clairière. Un léger dérapage sur le sol trempé de rosée envoie un peu de terre en direction du feu, entre les arbres. Du feu ! Je sais que je devrais en avoir peur, et pourtant, je ne ressens aucun effroi. Je sais que, pour l'instant du moins, je suis en sécurité.
Un homme est là, il me fixe dans les yeux. Je ne comprends pas pourquoi il me fixe comme ça, sans animosité, sans peur, sans haine... Il m'observe, tout simplement. Puis il lève, lentement, une main, et la pose sur la bûche où il est assis. Il murmure. Je comprends qu'il me faut aller à côté de lui. je viens donc me mettre à ses pieds, roulé en boule.
"Non, tiens-toi assis." me dis l'homme. Il n'y a pas vraiment de sécheresse dans sa voix, pourtant elle n'est pas non plus amicale. Ce n'est pas réellement un ordre, plutôt une demande, mais je sais qu'il me faut y obéir. Je me relève tant bien que mal, puis m'assieds à ses côtés, sur la bûche.
De plus près, cet homme me semble familier. Son odeur, la lenteur de ses gestes, tout me rappelle quelque chose, mais je n'ai aucun souvenir. Plutôt de vagues sensations, floutées, confuses. Je me penche vers lui, humant son odeur.
"Non, ne me renifle pas. Sers-toi de ta vue et de ton ouïe, plutôt que de ton odorat."
Une fois de plus, pas vraiment une injonction, pas vraiment agressif, mais je sais qu'il me faut lui obéir. Je le regarde donc attentivement.
Un nez droit, au milieu d'un visage marqué par les années et les épreuves. Un visage qu'on aurait pu dire rond, paternel, s'il n'avait ce sérieux des gens qui savent trop de choses. Des yeux noirs, profonds, sous des sourcils broussailleux. Une barbe de quelques jours.
Il m'attendait. Je sais que c'est moi qu'il attendait.
Puis j'écoute. Sa lente psalmodie ne s'est pas arrêtée depuis que je suis là. Je sais que c'est elle qui maintient la connivence entre nous, qui me permet de savoir ce qu'il veut tout en lui permettant de connaître ce que je pense. J'entends sa respiration profonde, à peine éclipsée par le craquement du feu de bois.
Je tends soudain une oreille. La forêt m'appelle. Elle me désire. Aux abois, je tourne la tête vers la profondeur du bois, prêt à m'élancer. Mais le murmure du vieil homme me retient, je ne peux pas partir. Il ne le faut pas.
"Non, non, tu restes ici. Tu ne retourneras pas dans cette forêt, ceci n'est pas ta place. Regarde au plus profond de mes yeux."
Je plonge dans son regard, je m'y perds, je m'y noie. Les images viennent à moi comme des éclairs, et résonnent brutalement dans ma tête, me faisant gémir.
Le vieil homme berce un bébé tendrement dans ses bras. Puis il regarde un enfant courir autour d'une tente. Puis cet enfant a grandi, et devient fort. Il a un don, il peut parler aux animaux. Le vieil homme l'observe se lier d'amitié avec une meute de loups.
Ma meute.
Je quitte les visions et observe mes pattes. Ou plutôt mes mains. Je suis un humain. Je suis cet humain, et le vieil homme est mon père. Il me regarde tristement, puis s'effondre sur moi, dans un râle.
L'effort pour me faire revenir à lui a été trop intense. Son souffle se fait court, et il me fixe. Je lui murmure à l'oreille :
"Je t'aime, père."
Je vois une unique larme glisser de son œil, une perle de bonheur, toute la joie de m'avoir retrouvé concentrée en une simple gouttelette d'eau et de sel. Puis il s'éteint, doucement, entre mes mains. Son bras se relâche, et sa main laisse tomber un pendentif. Le pendentif de Shaman du Clan.
J'allonge mon père à même le sol, puis je lui érige un bûcher. Je le couche dessus, et le regarde se consumer, tel le veut la coutume. Ses cendres s'envolent, loin dans les cieux.
Alors que je prends son sac, un petit objet brillant en tombe. C'est un petit miroir, ovale. J'y regarde mon reflet. Des cheveux longs, grisonnants sur les tempes, et un regard profond, mes pupilles noires entourées d'un iris doré, un iris de loup.
Je rentre dans ma tribu, éreinté. Combien d'années ai-je passé avec mes frères loups ? A mon retour, ma mère se jette dans mes bras, puis, voyant le sac de mon père, comprend son sacrifice. Des larmes coulent sur ses joues, mais elle sait que ce qui a été accompli était juste.
Soudain, un murmure, profond, caverneux, susurre à mon oreille. Je tourne lentement la tête, et, derrière moi, je vois le bois, sombre, profond, et une forme grise aux yeux brillants m'observer sous les frondaisons. Je sais que ce sont mes frères, venus me dire Adieu. J'ai perdu aujourd'hui ma famille, mais j'ai retrouvé mon humanité.
Pourtant, jamais, jamais, je ne l'oublierai...
... l'appel de la forêt.
2012